Comme je m’y attendais, beaucoup se sont étonnés qu’en tant qu’homme issu de la gauche démocratique et sociale, j’aie défendu Carrefour Tunisie contre les appels au boycott et contre certaines attaques.
Je voudrais clarifier ici ma position.
Je suis un homme de gauche, social-démocrate et croyant. Cela signifie pour moi des choses assez simples:
- je crois à la justice sociale et aux droits des travailleurs comme des agriculteurs;
- je ne considère pas le capital comme un ennemi en soi, mais comme un problème lorsqu’il devient instrument de prédation et d’exploitation;
- et je considère que les grandes institutions économiques, quelles qu’elles soient, sont un élément structurant dans un pays fragile comme la Tunisie.
Résister à la rumeur et aux campagnes précipitées
Beaucoup de campagnes populaires partent d’intentions honorables: solidarité avec la Palestine, refus de la dépendance, rejet de l’exploitation.
Mais le problème est que ces campagnes reposent souvent moins sur une vision stratégique que sur l’émotion immédiate. Le résultat est connu: la colère finit par viser des institutions locales, tandis que l’adversaire réel, lui, demeure pratiquement intact.
En tant que social-démocrate, je considère qu’il est de mon devoir de résister à la rumeur, de refuser la logique de l’emballement, et de défendre une discussion sérieuse fondée sur les faits.
Le rôle des grandes entreprises dans une économie fragile
La Tunisie vit dans une situation économique très vulnérable: faible investissement, chômage, tension budgétaire.
Dans ce contexte, viser une grande entreprise comme Carrefour Tunisie ne revient pas à “punir la France”. Cela signifie très concrètement:
- fragiliser plus de 5000 salariés et leurs familles;
- couper des débouchés à des centaines d’agriculteurs et de fournisseurs locaux;
- affaiblir davantage le pouvoir d’achat du consommateur ordinaire en alimentant le désordre et la hausse des prix.
La gauche réaliste que je défends ne sacrifie pas le pain quotidien du peuple au profit de slogans qui, dans les faits, ne produisent pas l’effet annoncé.
La question des franchises
Les franchises de marques françaises ou d’autres grandes enseignes existent partout, y compris dans des pays gouvernés par des traditions socialistes ou social-démocrates. Elles ne sont pas automatiquement des instruments coloniaux. Elles peuvent aussi constituer des vecteurs de savoir-faire, d’emploi et de qualité de service.
La question sérieuse n’est donc pas de tout fermer sous le coup de la colère, mais de gérer rationnellement cette relation: négocier des conditions justes, protéger les droits des travailleurs, imposer une contribution réelle à l’économie nationale.
La social-démocratie n’est pas ennemie de tout capital
La gauche démocratique et sociale ne dit pas: fermons les grandes entreprises. Elle dit plutôt: assurons-nous qu’elles respectent les travailleurs et qu’elles contribuent à plus de justice sociale.
Elle défend un État fort, capable de réguler le marché, de garantir la transparence et de protéger les plus vulnérables. Elle ne combat pas l’investissement comme tel. Elle combat le chaos, la prédation et l’exploitation.
Mon propos ne défend pas un logo
Ma position sur Carrefour Tunisie ne consiste pas à défendre un logo français. Elle consiste à défendre les moyens de subsistance des Tunisiens dans une conjoncture économique dangereuse.
Elle ne consiste pas non plus à absoudre le capital, mais à rappeler une conviction de gauche:
- la justice ne consiste pas à casser les institutions, mais à les réformer, les encadrer et les discipliner;
- le combat ne se mène pas par slogans impulsifs, mais par une pensée stratégique capable de défendre en même temps le pays et une cause juste.
S’agissant plus précisément du boycott au nom de Gaza ou sous prétexte que Carrefour Tunisie “soutiendrait le sionisme”, je maintiens une position fondée sur des recherches, des chiffres et des faits que j’ai pris le temps d’examiner.
L’accusation dirigée contre Carrefour Tunisie me paraît reposer sur une confusion dangereuse.
Oui, il est légitime de boycotter des entreprises réellement impliquées dans le financement ou le soutien de l’occupation. Moi-même, au Canada, je boycotte plusieurs entreprises pour des raisons éthiques, religieuses, politiques et culturelles.
Mais Carrefour Tunisie, d’après les éléments que j’ai étudiés, n’entre pas dans cette catégorie. C’est une entreprise tunisienne, détenue majoritairement par un groupe local, qui emploie des milliers de personnes et achète à des centaines de producteurs tunisiens.
L’affaiblir ne pénalise ni Israël ni l’occupation. Cela affaiblit surtout l’économie tunisienne et blesse les plus modestes.
La cause palestinienne mérite mieux qu’une campagne de boycott improvisée dont l’intention peut être sincère mais dont les effets concrets servent davantage le désordre que la Palestine.
La véritable solidarité suppose au contraire une pression stratégique exercée sur l’adversaire réel et sur ses alliés, tout en protégeant notre propre société d’un effondrement supplémentaire.
Une solidarité intelligente
Défendre Carrefour Tunisie, pour moi, ce n’était pas défendre une entreprise pour elle-même. C’était défendre un principe: on ne punit pas une institution tunisienne qui fait vivre des milliers de familles à cause de l’origine symbolique de sa marque.
La colère contre les politiques israéliennes est légitime. Mais la détourner vers des travailleurs tunisiens qui n’ont aucun pouvoir sur les équilibres géopolitiques revient à commettre une injustice sous couvert de solidarité.
La gauche réaliste distingue le symbole du réel.