Ce que l’on voit sur Facebook n’est souvent qu’un échantillon bruyant d’un malaise plus large déjà présent dans la société tunisienne.
Plusieurs causes y contribuent :
- une faible culture médiatique, qui rend difficile la vérification de l’information ;
- la domination de l’émotion sur l’examen rationnel ;
- l’ouverture totale de l’espace numérique, où la prise de parole ne suppose aucune formation préalable ;
- l’effet de troupeau, qui pousse à répéter ce qui circule pour ne pas se distinguer.
À partir de là, on peut repérer au moins cinq formes de retard qui apparaissent à la fois en ligne et hors ligne.
1. Le retard cognitif
Il se manifeste par une mauvaise compréhension de notions élémentaires, la diffusion d’informations fausses sans vérification, et parfois une résistance obstinée à toute correction.
Sur les réseaux, cela se voit dans :
- la propagation de rumeurs sans source ;
- la répétition de croyances manifestement réfutées, y compris pseudo-scientifiques.
Ses racines sont connues : faiblesse du système éducatif, insuffisance de la formation à l’esprit critique, confusion entre savoir et répétition.
2. Le retard éthique
Ici, il s’agit de positions ou de comportements qui heurtent des normes morales élémentaires : attaques contre des personnes en raison de leur religion, de leur langue, de leur origine, glorification de la violence ou de l’autoritarisme, banalisation de la haine.
Ce retard prend appui sur des cultures héritées d’exclusion et sur l’exploitation politique ou religieuse des passions hostiles.
3. Le retard comportemental
Il apparaît dans les pratiques numériques elles-mêmes :
- commentaires agressifs et désordonnés ;
- incapacité à tenir un débat sans le faire dérailler vers l’invective ;
- usage compulsif des plateformes comme défouloir.
Ce n’est pas qu’un problème de politesse. C’est aussi le symptôme d’un épuisement social et d’une absence d’éducation au dialogue.
4. Le retard esthétique
Il concerne l’appauvrissement du goût, aussi bien visuel que linguistique :
- visuels médiocres et incohérents ;
- langue dégradée ou bricolée ;
- pauvreté générale du sens de la forme.
Ce déficit reflète souvent une faible exposition à des formes culturelles exigeantes et la domination d’une culture de consommation rapide.
5. Le retard analytique
C’est peut-être le plus grave. Il consiste à ne plus savoir penser une situation complexe autrement que par des explications simplistes ou complotistes.
On le voit lorsqu’une crise politique ou économique est immédiatement réduite à un seul complot, à un seul acteur, à une seule clé d’interprétation. La complexité du réel est alors évacuée au profit d’un récit rassurant, mais faux.
Un miroir grossissant du réel
Le plus important est peut-être ceci : ce que nous voyons sur Facebook n’est pas un phénomène séparé du reste de la société. C’est une amplification. Le numérique grossit ce qui existe déjà : lacunes éducatives, pauvreté analytique, fatigue culturelle, brutalité symbolique.
La sortie est d’abord éducative
Au fond, une culture qui n’apprend pas à lire de manière critique, à douter méthodiquement et à distinguer l’argument du slogan produit un public extrêmement vulnérable.
Le retard cognitif ne se confond d’ailleurs pas toujours avec l’absence de diplômes. On peut être diplômé et intellectuellement paresseux. On peut être moins formé scolairement mais plus éveillé, plus prudent, plus capable de questionner.
La sortie de cette situation commence donc par l’éducation : non pas une éducation de mémorisation, mais une éducation qui valorise le jugement, l’analyse et la responsabilité.
Conclusion
Le retard n’est pas une fatalité. Mais on ne commence à le traiter qu’au moment où l’on accepte de le nommer clairement.
Faire ce diagnostic sans complaisance n’est pas insulter la société. C’est peut-être la première condition pour la relever.