Au Canada, les musulmans ont pris l’habitude, chaque année, d’organiser des initiatives publiques pour présenter l’islam : semaines de sensibilisation dans les universités, journées portes ouvertes dans les mosquées, festivals, activités culturelles, publications explicatives, dialogue avec les voisins et les institutions.

J’ai moi-même participé à plusieurs de ces efforts depuis les années 2000. Ils n’ont pas toujours été bien accueillis au départ. Après le 11 septembre, puis après l’attentat contre la mosquée de Québec, les peurs étaient réelles, les résistances parfois rudes, et certains groupes d’extrême droite ont même essayé d’intimider ce type d’événements. Pourtant, la patience, le dialogue et l’ouverture ont fini par produire des résultats concrets.

Pourquoi rappeler cette expérience ?

Parce qu’elle contraste fortement avec une tendance observée chez certains courants tunisiens : au lieu de présenter l’islam par ses idées, ses valeurs et sa profondeur spirituelle, ils se retranchent derrière une identité confessionnelle ou doctrinale utilisée comme un mur défensif.

Une richesse qui peut devenir une cage

L’héritage ash‘arite-malékite tunisien, notamment dans sa dimension zaytounienne, est un patrimoine intellectuel réel. Il mérite l’étude, le respect et la transmission.

Mais une chose change tout : cet héritage est-il porté comme une ressource vivante ou comme un slogan identitaire servant à faire barrage à toute question, tout débat et toute altérité ?

Dès qu’un héritage sert moins à éclairer qu’à effrayer, il cesse d’être une richesse et commence à devenir une cage.

L’islam présenté par ses valeurs, non par ses frontières internes

Dans les universités canadiennes, lorsque l’on présente l’islam à un public qui ignore en général les subtilités des écoles théologiques ou juridiques, on ne commence pas par les appartenances de madhhab ou de kalam. On parle des croyances essentielles, des finalités éthiques, de la spiritualité, des pratiques et de leur sens.

Cela rend le dialogue possible.

En revanche, lorsqu’un musulman se cramponne à son identité doctrinale face à un public qui ne connaît même pas les distinctions entre les écoles, il perd souvent l’occasion d’une vraie rencontre. Il parle d’abord à l’intérieur de ses frontières mentales, au lieu de parler à l’intelligence de l’autre.

Le problème tunisien

Ce que l’on voit parfois en Tunisie, c’est l’usage de l’étiquette « ash‘arite-malékite zaytounienne » comme une formule de protection contre toute remise en question. Elle sert alors à produire une petite scène de légitimité où l’on se dit : nous sommes les authentiques, donc la discussion s’arrête ici.

Cette logique est stérile. Elle appauvrit à la fois le patrimoine invoqué et la capacité de dialoguer avec le monde.

Conclusion

Le patrimoine zaytounien est une richesse véritable. Mais aucun patrimoine ne mérite d’être transformé en idole défensive.

Il a besoin d’héritiers qui le comprennent, l’assument et le renouvellent, sans devenir ses prisonniers.