L’une des contradictions les plus frappantes chez certains membres de notre univers sunnite tient à ceci: lorsqu’il s’agit des affrontements entre Compagnons, ils refusent souvent de condamner clairement un camp, même lorsque l’injustice et le sang versé leur paraissent établis. Ils invoquent alors deux formules bien connues: ils étaient dans l’interprétation, et il s’agissait d’une fitna, c’est-à-dire d’une discorde dont Dieu a préservé nos épées; préservons donc aussi nos langues.

Mais cette méthode disparaît presque entièrement dès que l’on aborde la Syrie. Là, plus de place pour l’interprétation, plus de retenue, plus de suspension prudente du jugement. Le discours se transforme aussitôt en condamnation absolue, en malédiction politique, en jubilation devant les frappes, les assassinats et les destructions.

La question est d’abord méthodologique avant d’être politique:

  • pourquoi la porte de l’interprétation s’ouvre-t-elle ici et se ferme-t-elle là?
  • pourquoi nos langues seraient-elles tenues de se retenir devant un conflit ancien, mais libérées sans retenue devant un conflit contemporain bien plus complexe?
  • pourquoi nous demande-t-on, pour le passé, de chercher des excuses, alors que dans le présent il nous serait interdit jusqu’à comprendre la logique invoquée par l’autre camp?

Or, qu’on partage ou non le discours iranien, il existe bel et bien une argumentation formulée par ses partisans. Ils disent, par exemple, que l’intervention en Syrie n’aurait pas été une guerre contre les civils sunnites, mais une lutte contre des groupes armés et takfiris; qu’elle visait aussi à préserver la ligne d’approvisionnement vers le Liban et la Palestine; qu’elle s’inscrivait dans une confrontation plus large avec un projet américano-israélien de reconfiguration de la région; et que nombre de crimes n’étaient pas, selon eux, le fruit d’une décision centrale iranienne, mais de milices irakiennes ou populaires largement incontrôlées.

Il ne s’agit pas ici de blanchir l’Iran, ni d’adopter son récit, ni de nier la souffrance syrienne. Ce serait simpliste. La question est ailleurs: qu’est devenu le principe méthodologique que l’on invoque avec tant d’assurance pour les conflits fondateurs de l’histoire islamique? Pourquoi cesse-t-il de s’appliquer dès que l’adversaire est contemporain et politiquement ou confessionnellement détesté?

À ceux qui criminalisent aujourd’hui l’Iran au nom de la souffrance des civils syriens, tout en se réjouissant de chaque frappe ou assassinat, il faudrait poser quelques questions simples: qu’est-ce que la Syrie gagnera réellement, dans les dix prochaines années, à l’affaiblissement de l’Iran et de l’axe dit de la résistance? Cela conduira-t-il à une stabilisation, ou à davantage de fragmentation, de tutelles et d’intrusions étrangères? Que deviendra Gaza si toute ligne régionale de soutien vient à se briser? Israël, une fois seul maître du jeu, se limitera-t-il à la Palestine ou étendra-t-il encore davantage sa domination? Quelle est l’alternative stratégique réelle proposée: résistance, dissuasion, normalisation, capitulation ou vide intégral?

Ce que je veux dire est simple: le problème n’est pas d’approuver ou de condamner, mais d’être juste dans sa méthode.

Celui qui ouvre très largement la porte de l’interprétation pour les violences anciennes, puis la ferme complètement pour les violences contemporaines, n’obéit pas à une règle scientifique; il obéit à une sélection politique ou sectaire. Et celui qui répétait hier qu’il fallait préserver sa langue dans les fitan du passé, puis la déchaîne aujourd’hui dans toutes les fitan du présent avec des jugements définitifs, devrait d’abord vérifier la sincérité de sa propre règle.

Il faut aussi rappeler une évidence politique: les régions ne supportent pas le vide. Affaiblir une puissance régionale comme l’Iran, quel que soit le jugement qu’on porte sur elle, ne produit pas automatiquement davantage de justice, de stabilité ou de souveraineté populaire. Dans un espace déjà profondément déséquilibré, le vide est rarement rempli par les peuples épuisés. Il est plus souvent rempli par l’acteur le plus organisé, le plus armé et le plus soutenu: Israël, avec l’appui des grandes puissances.

Ce que certains célèbrent comme une victoire morale pourrait alors préparer une phase plus sombre encore: extension de l’hégémonie israélienne, aggravation de la dépendance arabe, isolement accru de la Palestine, fragmentation approfondie de la région.

La vraie question n’est donc pas seulement: qui tombe? Elle est aussi: qui remplira le vide après sa chute? Et si les seules alternatives plausibles sont davantage d’impuissance, de morcellement ou d’exposition totale devant Israël, alors se réjouir de l’affaiblissement de l’Iran n’a rien d’un triomphe clair. Cela peut au contraire annoncer une phase plus rude pour la Syrie, la Palestine et l’ensemble de la région.