J’écoutais récemment, sur une discussion audio sur X, des intellectuels et des acteurs politiques débattre de la situation syrienne. Un récit très lisse s’en dégageait : ce qui se passe y était présenté comme l’histoire simple d’une opposition civile armée, portée par un peuple qui ne voudrait que sa libération.
J’ai alors écrit ce commentaire :
Ce qui dérange dans ce type d’échanges, c’est que vous tombez dans, ou peut-être adoptez délibérément, un récit rose qui refuse de reconnaître que l’opposition syrienne n’est pas composée uniquement d’un camp civil et démocratique affrontant un régime criminel. On y trouve aussi des factions extrémistes, takfiristes, sanglantes à l’égard des civils, capables de tuer sur une base identitaire. Pourquoi refusez-vous d’en parler ?
Le récit inverse souffre du même mal
Mais il faut dire la même chose au récit opposé.
Pourquoi présenter toute l’opposition syrienne comme un ensemble homogène de groupes takfiristes et sanguinaires, alors qu’elle ne se réduit pas à cela ? Pourquoi occulter, dans le même mouvement, le droit du peuple syrien à la liberté, à la dignité et à la justice, pour se contenter de défendre un régime de meurtre et de torture sous lequel il a vécu pendant des décennies ?
Le problème n’est donc pas seulement le récit rose. Le récit noir souffre de la même maladie : chacun sélectionne ce qui sert sa cause et recouvre le reste d’ombre.
Quand les récits se ferment, la seule issue digne est morale
Lorsque les récits se croisent, se heurtent et servent chacun à masquer une part de la réalité, la position la plus sûre n’est plus partisane, mais morale.
Elle consiste à :
- refuser l’injustice, d’où qu’elle vienne ;
- défendre les civils, quels que soient leur camp, leur confession ou leur identité ;
- refuser de relayer des vidéos ou des discours qui glorifient des opérations militaires sans regarder les crimes qu’elles peuvent recouvrir.
Reconnaître la complexité d’une situation n’est pas trahir une cause. C’est refuser que la fidélité à une cause nous conduise au mensonge.
Conclusion
Le récit rose et le récit noir sont les deux faces d’une même monnaie. Chacun simplifie un réel complexe et sert des agendas précis. Admettre cette complexité n’est pas une esquive. C’est la condition d’une parole intègre.