J’étais membre de l’Association des étudiants musulmans à l’Université Laval, et il m’arrivait de prononcer le sermon du vendredi avec d’autres intervenants. C’est à cette époque que j’ai fait la connaissance de Guy Saint-Michel, aumônier de l’université et responsable du service d’accueil et d’animation culturelle et religieuse. Parmi ses missions figurait l’organisation des espaces de prière pour les étudiants de différentes traditions religieuses.
La première fois que je l’ai vu présent dans notre salle de prière, lors de mon premier vendredi sur le campus, j’ai ressenti un malaise instinctif. J’étais encore habité par cette culture de la méfiance dans laquelle beaucoup d’entre nous avaient grandi en Tunisie: j’ai spontanément pensé qu’il était peut-être là pour nous surveiller, contrôler le contenu des sermons et, qui sait, en rendre compte ensuite.
Quelques semaines plus tard, je l’ai revu assis au premier rang alors que notre ami Abdallah Al-Safiri prononçait la khutba, le sermon du vendredi. Cette fois, je me suis assis près de lui pour comprendre les raisons de cette présence répétée.
Et là, j’ai été surpris, puis presque bouleversé. Je l’ai vu pleurer en écoutant le sermon et la récitation coranique. Je l’ai vu ensuite se lever avec nous, se tenir dans la prière avec respect et recueillement, imiter nos mouvements avec dignité, puis nous saluer avec une joie sincère.
Cette scène a ébranlé toute ma compréhension de la foi, de l’incroyance et de ce qui nous sépare ou nous rapproche des autres traditions religieuses. Je suis retourné au Coran avec un cœur plus éveillé et un esprit plus ouvert. Et j’ai mesuré l’ampleur des erreurs conceptuelles que mon environnement culturel et doctrinal avait déposées en moi.
Je peux aussi témoigner que cet homme a été, après le 11 septembre 2001, l’une des personnes de l’université qui ont le plus soutenu la communauté musulmane. Il a organisé des rencontres, des gestes de solidarité, fait venir des responsables religieux chrétiens et des universitaires du Canada et d’ailleurs pour nous soutenir moralement et intellectuellement, afin que nous ne nous sentions pas livrés aux hostilités de l’extrême droite.
Un premier séisme intérieur
La rencontre entre un jeune musulman tunisien issu d’un milieu conservateur et un prêtre universitaire québécois relève de ce que certains sociologues appelleraient une “secousse culturelle constructive”: une expérience qui déstabilise des évidences héritées, mais produit une compréhension plus profonde.
Ce qui vacille, ce qui demeure
Beaucoup d’idées préconçues qu’un musulman venu d’un environnement traditionnel peut porter sur “l’autre religieux” — qu’il soit occidental, chrétien ou simplement non musulman — commencent à se fissurer au contact d’une rencontre humaine authentique.
Mais cette fissure ne signifie pas forcément une crise de foi. Elle peut au contraire marquer un mûrissement: la capacité de distinguer les stéréotypes hérités de la vérité humaine.
Le Canada comme laboratoire du pluralisme
Le Canada, et le Québec en particulier, constituent un terrain exceptionnel pour l’expérience religieuse comparée. Un musulman qui y vit côtoie quotidiennement des chrétiens, des juifs, des agnostiques, des bouddhistes et d’autres encore. Si cette expérience est vécue avec conscience, elle conduit à une compréhension de la religion souvent plus profonde que celle que l’on acquiert dans un milieu homogène.
Conclusion
Les premières secousses culturelles, lorsqu’elles sont traversées avec sincérité et réflexion, n’affaiblissent pas l’identité. Elles la purifient. Elles conservent ce qui est vrai et enlèvent ce qui n’était qu’héritage non interrogé.