Le Coran énonce ce verset d’une densité exceptionnelle : « Dieu ordonne la justice, l’excellence morale et l’assistance aux proches ; Il interdit l’indécence, le blâmable et la transgression » (16:90).
Ce verset a souvent été reçu, dans la tradition musulmane, comme un résumé saisissant de l’éthique coranique. Il ne propose pas un supplément décoratif à la religion. Il en exprime une charpente morale.
Un critère éthique pour les temps de tension
Lorsque les sociétés traversent des crises politiques, confessionnelles ou identitaires, une objection revient souvent : parler d’éthique, de justice ou de bienfaisance serait un « luxe intellectuel », un discours déconnecté de l’urgence.
Je crois au contraire que c’est précisément dans ces moments-là que l’exigence morale devient décisive.
Le verset ordonne trois choses et en interdit trois autres. Cette structure suffit presque à elle seule pour juger de la qualité religieuse et humaine d’un discours public.
La justice dans le langage
La justice ne signifie pas une neutralité molle, ni l’effacement des convictions. Elle signifie : rendre à chacun ce qui lui revient.
Ainsi :
- refuser une idée ne permet pas de calomnier ceux qui la portent ;
- critiquer une école ou une méthode ne justifie pas la défiguration de ses partisans ;
- croire que sa propre position est plus juste n’autorise pas à nier la dignité de l’autre.
Dans les débats doctrinaux, notamment entre sensibilités musulmanes différentes, cette exigence est souvent la première à disparaître.
L’ihsan : plus que la simple courtoisie
Le mot arabe ihsan est difficile à réduire en un seul terme français. On peut parler de bienfaisance, d’excellence morale, de bonté active. Il ne s’agit pas seulement d’être poli. Il s’agit de demeurer moralement élevé, même lorsque le désaccord devient intense.
Préserver la dignité de son contradicteur, ne pas l’écraser sous l’injure, ne pas instrumentaliser la peur collective : tout cela relève de l’ihsan.
Le proche n’est pas seulement le parent
Le verset évoque aussi l’attention due au « proche ». Cette proximité peut bien sûr être familiale, mais elle peut aussi être comprise, dans le champ de la vie sociale, comme une proximité religieuse, civique, humaine.
Celui qui partage avec vous la confession musulmane, même s’il appartient à une autre école, n’est pas un étranger moral. Celui qui partage avec vous la cité ou la société n’est pas non plus un simple objet de suspicion. On ne peut pas invoquer le religieux tout en détruisant les liens élémentaires de respect.
Les trois interdits : quand le religieux se dégrade
Le verset interdit ensuite trois dérives qui décrivent très bien de nombreuses pathologies du discours polémique :
- l’indécence, lorsque le langage se charge d’insultes, de sous-entendus humiliants ou de vulgarité morale ;
- le blâmable, lorsque l’on banalise l’injustice, les généralisations abusives ou les emballements collectifs ;
- la transgression, lorsque l’on passe de la critique à l’agression et que l’on se met à opprimer au nom même de la vérité.
Voilà pourquoi ce verset peut servir de test à presque n’importe quelle prise de position : y a-t-il de la justice ? y a-t-il de l’élévation morale ? y a-t-il encore un lien humain ? ou bien a-t-on glissé dans la brutalité, l’injustice et l’excès ?
Non, ce n’est pas un luxe intellectuel
On entend souvent : « Ce n’est pas le moment de parler de morale ; les gens souffrent, les crises sont trop graves. »
Mais cette objection oublie l’essentiel. Les valeurs éthiques ne sont pas un luxe de temps calmes. Elles sont l’infrastructure du jugement quand la situation se dégrade. Une communauté qui perd sa boussole morale au cœur de l’épreuve finit par commettre, sous la pression de la crise, ce qu’elle n’aurait jamais accepté en période normale.
Le Coran lui-même a été révélé dans des contextes de conflit, de vulnérabilité et d’affrontement. Il n’a jamais suspendu l’appel à la justice et à l’élévation morale sous prétexte que l’histoire devenait violente.
Conclusion
Vider la religion de son éthique au nom des priorités, c’est au fond perdre la religion elle-même.
La justice, l’ihsan et le refus de la transgression ne sont pas des ornements destinés aux périodes de confort. Ce sont les vertus des temps difficiles.
Celui qui considère aujourd’hui ce langage comme un luxe devrait se demander sérieusement : que restera-t-il du Coran si nous en retirons précisément ce qui devrait discipliner nos passions, nos discours et nos conflits ?