Un regard équilibré sur l’expérience d’Erdogan : entre réalisations et critique

Rester fidèle à la justice suppose de regarder les expériences politiques avec un minimum d’équité, sans se laisser aveugler par l’émotion ou par l’identité idéologique. Une sympathie préalable peut facilement nous empêcher de voir les zones sombres d’un pouvoir.

J’ai déjà exprimé clairement mes réserves à l’égard de certaines politiques menées en Turquie, surtout après la tentative de coup d’État manquée de 2016. À l’époque, j’avais vivement critiqué le traitement infligé à des milliers de fonctionnaires révoqués sans procès équitable. J’y voyais un dépassement grave, impossible à justifier, même dans un contexte de crise sécuritaire.

J’avais d’ailleurs rapproché cela, par principe, de ce que Ben Ali avait fait en Tunisie contre Ennahdha. Je refusais alors, et je refuse encore, cette double norme qui condamne la répression lorsqu’elle frappe les islamistes en Tunisie mais l’accepte lorsqu’elle vise les adversaires d’Erdogan en Turquie.

Critiquer l’injustice ne signifie pas nier les réussites

Ce refus de l’injustice ne signifie pas que je nie les succès de l’expérience Erdogan. Il serait absurde d’ignorer ce que la Turquie a accompli, à certaines étapes, sur les plans économique, infrastructurel ou diplomatique, ni les prises de position turques en faveur de certaines causes justes sur la scène internationale.

Le point est ailleurs : reconnaître une réussite n’oblige pas à bénir tout le reste.

Le piège des solidarités affectives

Ce que les islamistes tunisiens devraient particulièrement garder à l’esprit, c’est le danger des solidarités émotionnelles. Lorsqu’un projet politique semble proche de nos références religieuses ou symboliques, on devient plus vulnérable à l’aveuglement.

On commence alors à défendre avec excès un parcours encore en cours, parfois sans disposer d’éléments suffisamment solides, simplement parce qu’il nous « ressemble » ou parce qu’il incarne, à nos yeux, une revanche symbolique.

Quatre exigences simples

Il me semble indispensable de rappeler quelques règles :

  • tenir à la justice et à l’équité quelle que soit l’identité de l’acteur ou de la victime ;
  • refuser la sélectivité dans la condamnation de l’injustice ;
  • se méfier de la solidarité émotionnelle lorsqu’elle remplace l’examen des faits ;
  • distinguer le soutien à des principes du soutien à des personnes.

Cette distinction est capitale. On peut apprécier certaines orientations d’un dirigeant, reconnaître des résultats tangibles, saluer certaines positions internationales, sans pour autant excuser ses dérives répressives, ses emballements sécuritaires ou ses atteintes au pluralisme.

L’enjeu est moral avant d’être politique

Le problème de la double mesure n’affaiblit pas seulement un camp sur le plan moral. Il le fragilise aussi politiquement. Lorsqu’un mouvement dénonce l’injustice uniquement lorsqu’elle le frappe, mais la relativise lorsqu’elle touche les adversaires d’un allié idéologique, il perd en crédibilité.

Conclusion

Mon propos n’est donc ni une hostilité obsessionnelle envers Erdogan, ni une négation de ses réalisations. C’est une invitation à la justesse.

Le véritable parti pris doit aller à la justice, non aux hommes, non aux partis, non aux fidélités idéologiques. C’est cette exigence seule qui permet de lire honnêtement les expériences politiques sans tomber ni dans l’idolâtrie, ni dans le rejet aveugle.