Cette publication a suscité au Maroc une vague d’indignation qui s’est soldée par l’arrestation de son auteure, puis par une peine de deux ans et demi de prison assortie d’une lourde amende.
À mes yeux, ce qui s’est passé ne peut pas être isolé d’un phénomène plus large: celui des provocations visant les symboles religieux dans des sociétés où ces symboles restent fortement investis affectivement. On l’a vu avec les caricatures de Charlie Hebdo en France, avec les profanations du Coran aux Pays-Bas ou au Danemark, et, dans l’espace arabe, avec des figures comme Amina Sboui en Tunisie ou Aliaa Elmahdy en Égypte.
Le plus frappant est peut-être ceci: nos sociétés savent parfois faire preuve d’une étonnante tolérance face à des paroles autrement plus graves tenues dans la colère ordinaire, y compris dans le langage quotidien. Mais dès que la provocation devient publique, spectaculaire et médiatisée, la réaction s’emballe. Or il arrive qu’ignorer ce type de mise en scène soit plus sage que de lui donner une ampleur qu’elle n’aurait jamais eue par elle-même.
Dans ce genre d’affaire, le calme aide souvent à penser plus juste. Le Coran appelle à repousser le mal par ce qui est meilleur. Et la tradition prophétique rapporte l’épisode célèbre du bédouin qui urina dans la mosquée: certains compagnons voulurent l’arrêter brutalement, mais le Prophète demanda qu’on le laisse finir, puis qu’on nettoie simplement l’endroit. La leçon est claire: même face à un comportement choquant, la pédagogie peut valoir mieux que la brutalité.
En principe, l’État devrait tenir ensemble deux exigences: protéger les libertés, pour que la différence ne soit pas écrasée; et empêcher les provocations qui excitent inutilement les haines et fracturent davantage le tissu social.
Oui, cette publication heurte profondément de nombreux croyants. Mais elle demeure une expression individuelle, diffusée dans un espace numérique, sans violence matérielle ni menace directe. Une sanction pénale aussi lourde ne me paraît donc ni proportionnée ni utile. Elle ne désamorce pas la tension; elle la transforme en affaire emblématique de répression et empêche tout débat serein.
Ce qu’il nous faut n’est pas d’abord la prison, mais une discussion lucide sur trois questions: le sens et les limites de la liberté d’expression dans nos sociétés; la manière de concilier le respect du sacré collectif avec la protection des libertés individuelles; et les ressorts psychologiques ou sociaux qui poussent certains à adopter une provocation identitaire comme mode d’existence publique.
Le vrai problème
Le cœur du problème n’est pas la liberté d’expression prise isolément, ni la sensibilité religieuse prise isolément. Il réside dans l’usage de la provocation religieuse comme instrument identitaire au sein d’un espace public qui n’a pas encore stabilisé ses règles de coexistence.
Les sociétés qui gèrent le pluralisme avec maturité distinguent entre le droit d’exprimer ses convictions, qui doit être garanti, et la volonté délibérée d’humilier les symboles d’autrui dans l’espace commun, qui relève d’un autre débat, plus délicat, plus éthique que simplement juridique.
Entre droit et sagesse
Je considère la peine prononcée comme excessive. Mais demander qu’elle soit allégée n’oblige pas à applaudir l’acte qui l’a provoquée. La liberté responsable suppose de distinguer entre ce que la loi autorise et ce que la sagesse recommande dans une conjoncture donnée.
Conclusion
Une affaire de ce type ne se traite ni par la condamnation absolue, ni par l’approbation absolue. Elle exige une réflexion plus honnête sur les limites de l’expression provocatrice et sur sa relation avec la liberté d’opinion, dans des sociétés qui continuent encore de chercher leur juste équilibre.