Beaucoup de gens souffrent sincèrement en voyant les images du siège et de la famine à Gaza. Cette réaction humaine est normale.
Mais les mêmes peuvent, dans le même mouvement, tourner en dérision la résistance, la qualifier d’irresponsable, ou attaquer sans relâche l’Iran et son axe, alors même qu’ils présentent parfois cet axe comme le seul acteur disposant, dans leur propre lecture, d’une capacité militaire réelle de modifier le rapport de force.
Autrement dit : ils dénoncent le résultat, mais ils s’acharnent aussi contre ce qu’ils considèrent eux-mêmes comme la seule cause encore susceptible de changer ce résultat.
Le problème n’est pas seulement émotionnel
Ce n’est pas un simple flottement affectif. C’est un défaut de cohérence dans l’analyse des priorités et de la nature du conflit.
On ne peut pas, en théorie, refuser l’hégémonie américaine, condamner l’occupation israélienne, souhaiter la fin du siège, puis rejeter en bloc tous les moyens concrets de pression, de dissuasion ou d’alliance qui dérangent l’Occident.
À moins d’assumer qu’on veut une libération purement imaginaire : sans résistance, sans armes, sans coût, sans partenaires encombrants.
Une pathologie plus large : juxtaposer des positions incompatibles
Ce mécanisme n’est pas propre au monde arabe. C’est une faiblesse humaine générale, aggravée dans les contextes de polarisation. Les positions y sont souvent adoptées par réflexe d’appartenance plus que par analyse de cohérence.
Dans un cas comme Gaza, la souffrance des victimes active la compassion. Mais dès que l’on parle des forces qui combattent, on active chez beaucoup un filtre idéologique préalable. Lorsque ces deux niveaux ne sont pas réconciliés par un principe général, on se retrouve avec des positions incompatibles.
Comment retrouver un minimum de cohérence ?
La cohérence intellectuelle ne veut pas dire simplifier les choses à l’extrême. Elle veut dire : être capable de formuler un principe assez solide pour tenir d’un cas à l’autre.
Il faut donc se demander :
- quel principe gouverne réellement mon jugement ?
- est-ce que je l’applique de façon constante ?
- ou bien change-t-il selon l’identité de l’acteur concerné ?
Un test très simple
Le test le plus utile est le suivant : est-ce que je maintiendrais le même jugement si les rôles étaient inversés ?
Celui qui condamne le siège de Gaza mais excuse celui du Yémen ne raisonne pas à partir d’un principe. Il raisonne à partir d’une appartenance.
Le problème n’est donc pas résolu en justifiant l’un des deux cas. Il n’est résolu qu’en construisant un critère général, applicable dans des situations comparables.
Conclusion
Celui qui veut une vraie cohérence intellectuelle doit accepter de soumettre ses positions à une épreuve exigeante : non pas seulement ce qu’il ressent, mais la logique interne de ce qu’il défend.
Sinon, on finit par vivre avec deux discours à la fois : l’un pour les victimes, l’autre pour les causes, sans jamais voir que les deux se détruisent mutuellement.