Depuis une quinzaine d’années, la même scène se répète presque chaque année en Tunisie : campagnes d’alarme, sarcasmes, mises en garde et dramatisation à propos des chiites, en particulier à l’approche d’Achoura.
Le problème est que cette agitation prétend défendre l’identité religieuse du pays alors qu’elle touche, en réalité, à des questions plus fondamentales : la citoyenneté, la liberté de conscience et le droit de chacun à croire ce qu’il veut croire.
Une contradiction souvent ignorée
Les mêmes voix qui réclament volontiers des droits pour les sunnites en Iran refusent, dans le même temps, d’admettre que des chiites tunisiens puissent vivre publiquement leur propre appartenance religieuse dans le cadre de la loi.
Cette contradiction mérite d’être nommée pour ce qu’elle est : on ne peut pas demander la liberté religieuse pour « les siens » à l’étranger et la refuser à d’autres chez soi.
Pourquoi le chiisme serait-il le seul danger ?
Pourquoi certains présentent-ils le chiisme comme une menace particulière, mais pas le soufisme, ni le salafisme, ni l’athéisme, ni les autres courants idéologiques présents dans l’espace social ?
Pourquoi cette obsession spécifique ?
Et surtout : comment peut-on parler d’un danger existentiel alors qu’il s’agit d’une minorité infime, sans commune mesure avec les grandes dynamiques culturelles réelles de la société tunisienne ?
Une démocratie digne de ce nom ne classe pas les croyances entre « authentiques » et « étrangères » pour déterminer qui mérite ses droits. La citoyenneté ne repose pas sur ce critère.
La peur révèle souvent une fragilité
On parle souvent ici de « l’islam sunnite zaytounien », en référence à l’héritage de la Zaytouna et à une tradition tunisienne de religiosité. Très bien. Mais si cette identité est aussi solide qu’on le dit, pourquoi quelques dizaines ou centaines de personnes suffiraient-elles à la menacer ?
Une identité sûre d’elle-même n’a pas peur de la diversité. C’est l’identité fragile qui transforme la différence en panique.
Liberté de conscience et santé civique
Dans un cadre de citoyenneté moderne, la règle est simple : tout Tunisien, quelle que soit son appartenance, doit pouvoir pratiquer ses convictions tant qu’il ne viole pas les droits d’autrui.
S’opposer à cela au nom de la religion revient, au fond, à s’opposer au principe même de citoyenneté.
Et c’est là que l’on retrouve un air de famille avec d’autres extrêmes, y compris en Europe, lorsqu’ils désignent les musulmans comme une menace culturelle dès qu’ils sont visibles, qu’ils construisent des mosquées, portent le hijab ou accèdent à des responsabilités.
Le vrai problème : une droite religieuse anxieuse
La Tunisie connaît plusieurs formes d’extrémisme. Parmi elles, il existe un courant de droite religieuse qui s’arroge volontiers un rôle de gardien de l’orthodoxie et se permet de distribuer les certificats de légitimité religieuse.
Ce mode de pensée pèse lourdement sur la vie intellectuelle et civique du pays. Il ne protège pas la société ; il l’enferme.
Conclusion
Une société saine ne décide pas, pour ses minorités, ce qu’elles ont le droit de croire. Elle garantit à chaque citoyen l’exercice de sa liberté dans le cadre de la loi.
La vraie confiance identitaire ne se prouve pas par la chasse aux minorités. Elle se manifeste par la capacité à vivre avec la diversité sans y voir un péril permanent.