Au cours d’une même semaine de mai 2015, deux événements canadiens ont coïncidé. Vu de loin, ils semblaient sans rapport. Mais en les regardant ensemble, j’y ai vu quelque chose de commun : le Canada était en train de se redéfinir de l’intérieur.
La victoire du Nouveau Parti démocratique en Alberta et la remise en liberté d’Omar Khadr par décision judiciaire disent tous deux quelque chose d’essentiel sur le fonctionnement d’une démocratie réelle.
L’Alberta : la preuve qu’aucune forteresse électorale n’est éternelle
L’Alberta était depuis longtemps un bastion conservateur. Pendant quarante-trois ans, aucune autre force politique ne l’avait gouvernée. Quarante-trois ans : presque une génération entière.
En mai 2015, cet ordre s’est brusquement renversé. Les conservateurs ont quitté le pouvoir et sont tombés à la troisième place. Le NPD, parti de gauche sociale, a remporté une victoire écrasante. Même de nombreux analystes canadiens ne l’avaient pas anticipée.
La leçon est simple : lorsqu’une démocratie fonctionne réellement, aucune domination politique n’est acquise pour toujours. Toute majorité durable reste suspendue au consentement des électeurs. Lorsqu’elle cesse de représenter les intérêts réels de la population, le vote peut la sanctionner.
Le point décisif est là : le scrutin doit être un arbitre réel, non une façade.
Omar Khadr : une leçon sur l’indépendance judiciaire
La seconde affaire est plus délicate. Omar Khadr, citoyen canadien né en 1986, a été arrêté en Afghanistan en 2002 alors qu’il n’avait que quinze ans. Il a ensuite été transféré à Guantanamo. Son dossier est devenu l’un des plus connus parmi les affaires juridiques et de droits humains liées à ce centre de détention, notamment parce qu’il était mineur au moment de son arrestation.
Le gouvernement conservateur de Stephen Harper n’avait montré ni grand empressement à le défendre ni réelle volonté de rapatrier son dossier politiquement. En 2012, Khadr a été transféré au Canada pour y purger le reste de sa peine. Puis, en mai 2015, une cour d’Alberta a ordonné sa libération sous caution malgré l’opposition du gouvernement fédéral.
Ce qui me frappe ici n’est pas d’abord l’ensemble du débat moral ou juridique autour de l’affaire. C’est autre chose : le fait que la cour ait traité le dossier selon ses critères de droit, et non comme un simple prolongement de l’humeur politique ou médiatique.
Cette phrase peut sembler banale à qui a grandi dans un État de droit. Elle ne l’est pas partout.
Quand la justice protège le citoyen
L’indépendance du pouvoir judiciaire n’est pas un luxe constitutionnel. C’est ce qui permet à tout citoyen, quelle que soit son appartenance religieuse, ethnique ou politique, de savoir que la loi peut encore le protéger contre la volonté du pouvoir.
Lorsque cette indépendance s’efface, la justice cesse d’être une garantie et devient un instrument.
Ce que ces deux événements révélaient du moment canadien
Ces événements ont eu lieu cinq mois avant les élections fédérales remportées par Justin Trudeau en octobre 2015. Il ne s’agit pas de prétendre qu’ils ont causé cette victoire. Mais ils participaient d’un climat plus large : une partie importante de la société canadienne semblait vouloir autre chose, moins de rigidité idéologique, davantage d’écoute, davantage de respect des principes institutionnels.
En ce sens, mai 2015 annonçait déjà la fin d’un cycle.
Conclusion
Je ne présente pas le Canada comme un modèle parfait. Aucun pays ne l’est. Mais il existe des mécanismes institutionnels que les sociétés peuvent se donner lorsqu’elles construisent sérieusement leur vie publique :
- un vote qui rend la domination politique réversible ;
- une justice indépendante qui juge selon le droit et non selon le pouvoir.
Ces deux mécanismes ne demandent pas du génie. Ils demandent une volonté collective de les protéger. Et tout ce qui les affaiblit affaiblit en réalité le peuple face à l’État.