Dans l’école malékite, plusieurs juristes ont autorisé la participation des femmes aux funérailles et même leur présence au cimetière. On peut citer, entre autres, al-Qarâfî, al-Dasûqî, le juge ‘Abd al-Wahhâb al-Baghdâdî ou encore Ibn al-‘Arabî al-Ma‘âfirî. On trouve également des avis comparables dans le fiqh hanafite.

D’un point de vue religieux, il n’y a donc aucune raison de s’étonner ni de se scandaliser. Le faire révèle surtout une ignorance des divergences juridiques, y compris à l’intérieur d’un même rite.

D’un point de vue civique aussi, la question mérite d’être reposée avec calme : chaque personne, chaque famille, chaque communauté dispose de sa liberté dans ses rites de vie et de mort. Pourquoi vouloir intervenir dans les funérailles d’autrui comme si l’espace intime du deuil devait être soumis aux intrusions idéologiques ?

Fiqh et réalité : la cause et la règle

Cette question met au jour une structure fréquente du fiqh classique : une règle a parfois été formulée à partir d’une cause déterminée. Lorsque cette cause change, la règle elle-même doit être réexaminée.

Le bon fiqh finalisé ne plaque pas les règles de manière aveugle ; il les reconnecte à leurs finalités. Si l’on a déconseillé ou limité la présence des femmes aux cimetières dans certains contextes, c’était pour prévenir une nuisance sociale précise, et non pour interdire en soi la participation humaine au moment de l’adieu.

Le contexte social a changé

L’une des causes souvent mentionnées par les juristes anciens était la niyâha, c’est-à-dire les lamentations bruyantes, les cris ou certaines pratiques excessives autour du deuil. Si cette cause se modifie, et elle s’est modifiée dans bien des sociétés, alors le jugement construit sur elle mérite lui aussi d’être revu.

Cela n’a rien d’une manipulation du religieux. C’est au contraire une application sérieuse de la méthode juridique enseignée par les grands imams eux-mêmes.

Une question humaine, pas seulement technique

Derrière le débat juridique se cache aussi une question profondément humaine : que signifie interdire à une femme d’accompagner le dernier adieu à un père, à un enfant, à un proche aimé ?

Ce type de douleur n’est pas absent de la tradition islamique. Les juristes qui ont admis la présence des femmes à la tombe ne l’ont pas fait par relâchement, mais parce qu’ils percevaient que la finalité de la règle n’était pas de briser un besoin humain légitime.

Le cas de Mâlik et du malékisme

L’imam Mâlik lui-même a admis que la femme puisse suivre la procession jusqu’au cimetière. Les formes de sévérité rapportées dans certaines branches du rite ont souvent été liées à la crainte des débordements du deuil, non à la simple présence féminine en tant que telle.

Conclusion

Un fiqh vivant distingue la règle de la cause qui l’a motivée. Celui qui efface la cause tout en conservant mécaniquement la règle transforme le droit religieux d’un service rendu aux personnes en un poids inutile. Et un fiqh qui ferme la porte à une douleur humaine réelle sans nécessité trahit l’esprit même qu’il prétend servir.