Malgré la diversité des fidèles et la différence de leurs niveaux, beaucoup se retrouvent dans une impression récurrente : la majorité des sermons du vendredi ne convainquent pas, n’inspirent pas et ne transforment ni la conscience ni le comportement.
Cette impression n’est pas sans fondement. Une observation attentive permet d’identifier des défaillances à la fois structurelles, intellectuelles et performatives. Elles se résument, au fond, à trois grands problèmes : perte de boussole, faiblesse de construction et pauvreté d’exécution.
La perte de la centralité coranique
Le mal le plus grave qui ait atteint le minbar — c’est-à-dire la chaire depuis laquelle est prononcé le sermon du vendredi — est sa séparation progressive du texte coranique.
Dans bien des cas, le sermon est devenu un espace personnel où l’orateur expose ses opinions, recycle des matériaux pris de livres ou de sites, sans véritable fidélité à la mission coranique originelle. Le Coran y apparaît parfois à la marge : une ouverture par un verset, une citation rapide, mais non comme l’axe à partir duquel toute la parole se tisse.
Dans ce sens, le sermon perd sa fonction prophétique. Le prédicateur ne parle plus comme héritier d’une mission de transmission claire ; il parle surtout en son nom propre.
Une fonction mal pensée
Beaucoup de prédicateurs ne savent pas vraiment ce qu’est une khutba du vendredi : une exhortation spirituelle ? une leçon ? une orientation collective ? ou simplement une obligation hebdomadaire à remplir ?
Lorsqu’une telle question n’est pas clarifiée, le sermon devient aléatoire, sans objectif net, sans effet cumulatif sur la conscience de ceux qui l’écoutent.
L’improvisation sans compétence
Un sermon improvisé sans préparation sérieuse se transforme vite en mélange de phrases répétées, d’exemples dispersés et de récits mal articulés.
La confiance excessive dans la simple capacité à parler pousse certains prédicateurs à négliger la préparation. Le résultat est un discours fragile, mal construit, peu profond et peu marquant.
La répétition des mêmes thèmes
Revenir chaque semaine aux mêmes sujets, avec les mêmes exemples et presque les mêmes formules, transforme le public en auditeur passif. Le sermon cesse alors de produire une conscience nouvelle ; il devient une habitude d’écoute sans effet.
La faiblesse de la logique et de l’argument
Quand le discours repose davantage sur l’émotion que sur l’argument, quand il simplifie à l’excès, généralise ou juxtapose de fausses comparaisons, il manifeste un déficit de respect envers l’intelligence de l’auditeur.
Un sermon qui ne parle pas à l’esprit peut provoquer une émotion instantanée, mais il convainc rarement en profondeur.
La rupture avec les enjeux réels
Nombre de sermons évoluent dans une généralité abstraite ou dans un récit historique lointain, sans lien réel avec les difficultés, les angoisses et les questions concrètes des gens.
Quand la relation au réel disparaît, l’auditeur finit par sentir que le sermon ne le concerne pas, et que la mosquée s’éloigne de sa vie au lieu de l’éclairer.
L’oubli de la diversité du public
Le public n’est pas homogène : il y a des jeunes et des personnes âgées, des lettrés et des gens simples, des natifs et des migrants, des pratiquants anciens et des croyants fragiles.
Or il arrive que le prédicateur s’adresse à tous avec un seul registre plat, ou avec une langue élitiste que beaucoup ne peuvent suivre. D’où un public lassé, distant ou intérieurement déconnecté.
Les nouveaux venus sont souvent oubliés
Dans de nombreuses sociétés, la mosquée est la première halte du repentant ou du converti récent. Un discours dur, inutilement complexe ou saturé de querelles juridiques et politiques peut les éloigner au lieu de les accueillir.
Ignorer cette catégorie vulnérable fait perdre au sermon une occasion précieuse de stabilisation et d’accompagnement.
Ce qui devrait être bref devient parfois interminable
L’allongement sans nécessité, la multiplication des anecdotes et des citations, épuisent l’écoute et dispersent l’attention. Or le sermon est censé être un moment dense, pas une parole diluée contre son propre objectif.
Quand le minbar devient un lieu d’alignement partisan
Dès que le prédicateur se laisse entraîner vers les conflits partisans, les polarisations confessionnelles ou les querelles juridiques de camp, la mosquée cesse d’être un lieu rassembleur pour devenir une plateforme d’alignement.
Et c’est alors sa fonction la plus haute qui se perd : contribuer à une conscience commune.
Conclusion
Le problème principal n’est ni la longueur du sermon ni la faiblesse de la voix, mais la perte de la boussole coranique et la transformation du minbar en espace personnel, polémique ou routinier.
Toutes les autres fautes — mauvaise préparation, faiblesse logique, éloignement du réel — ne sont souvent que des symptômes de ce défaut premier.
Le sermon du vendredi n’est ni une formalité, ni une tribune privée. C’est une fonction collective, presque institutionnelle, dont le rôle est de reconnecter les gens entre eux et avec la grande orientation coranique.