L’un des signes les plus révélateurs d’une fragilité psychologique et intellectuelle est l’hyper-sensibilité à toute pratique ou apparence qui s’écarte des croyances de la majorité, comme si l’existence elle-même devait être mesurée à sa seule norme.
On voit cela dans les sociétés où les musulmans sont majoritaires et les autres minoritaires ; on le voit aussi, en sens inverse, là où les musulmans sont minoritaires et d’autres majoritaires. Dans les deux cas, lorsqu’une majorité se sent troublée par la simple présence de l’altérité, c’est rarement un signe de force. C’est souvent un signe d’insécurité.
Le rôle de l’État moderne dans l’espace public
De grands juristes et théoriciens musulmans ont rappelé depuis des siècles que le pouvoir d’imposer dans l’espace public ne relève pas des individus, mais de l’autorité politique.
La formule classique de l’“ordre du bien et de l’interdiction du mal” mérite ici une précision pour le lecteur francophone : dans la tradition islamique, elle renvoie à la responsabilité morale de promouvoir le bien et de contenir le tort. Mais nombre de savants ont clairement distingué le conseil éthique personnel de la contrainte publique, laquelle relève de l’État et non des citoyens pris individuellement.
Al-Mâwardî, Al-Ghazâlî, Qâdî ‘Iyâd, Ibn Taymiyya ou encore Al-Shâtibî ont, chacun à leur manière, rappelé que la régulation du désordre public, lorsqu’elle implique contrainte ou coercition, relève du pouvoir légitime. Lorsque des individus s’arrogent ce rôle hors du cadre étatique, ils empiètent, y compris du point de vue religieux, sur la liberté personnelle et sur l’égalité civique.
Vivre ensemble implique des droits pour les minorités
Dans une société démocratique, la coexistence exige que les minorités puissent vivre conformément à leurs convictions, même lorsque celles-ci déplaisent à la majorité.
Chaque personne, chaque famille, chaque groupe, chaque communauté doit pouvoir vivre ses rites, ses habitudes, ses manières d’habiter la vie et même la mort, sans que l’autre s’autorise à intervenir simplement parce qu’il est numériquement plus fort.
Le problème n’est pas l’existence de la différence ; le problème est l’incapacité à l’accepter.
Quiconque veut imposer sa croyance, sa sensibilité ou son goût aux autres au nom du fait majoritaire sape le fondement même du vivre-ensemble.
La citoyenneté comme référence commune
Respecter la singularité des autres n’est pas un renoncement à ses principes. C’est l’expression d’un principe plus profond : la citoyenneté égale.
Le vrai problème n’est pas la diversité religieuse ou culturelle ; il apparaît quand cette diversité devient un outil de supériorité et de domination. Une citoyenneté saine signifie que chacun a droit à sa manière d’être, tant qu’elle ne lèse pas autrui.
Conclusion
Le respect mutuel n’est pas une concession. C’est le prix raisonnable de la possibilité, pour tous, de vivre dans un même espace sans se nier les uns les autres.