Beaucoup de jeunes lecteurs traversent un moment de perplexité lorsqu’ils essaient d’évaluer un livre, une recherche ou un article, en particulier dans le champ des études islamiques. Ils lisent un ouvrage, puis tombent sur des avis contradictoires, parfois très sévères, parfois excessivement laudatifs, émis de surcroît par des personnes qui ne sont pas toujours spécialistes du sujet.
À partir de là surgit une série de questions très légitimes. Les formuler clairement aide déjà à comprendre l’origine de cette confusion.
Qu’est-ce qui donne sa valeur à un livre ?
Est-ce le nom de l’auteur ? Son école théologique ou juridique ? La nouveauté de ses idées ? La rigueur de sa méthode ? Son apport réel à un domaine ? Son accessibilité pour un certain public ?
En réalité, aucun de ces critères ne suffit à lui seul.
L’un des pièges les plus fréquents consiste à absolutiser un seul facteur. Certains vénèrent un auteur avant même de l’avoir lu. D’autres rejettent d’avance un texte en raison de l’étiquette doctrinale de son auteur. D’autres encore confondent style séduisant et profondeur réelle.
Le jugement mûr demande au contraire une combinaison de critères.
Peut-on lire sans être prisonnier des noms ?
Il est souvent utile, au moins comme exercice intellectuel, de considérer d’abord le contenu lui-même : l’argumentation tient-elle ? les sources sont-elles bien utilisées ? la structure est-elle claire ? les conclusions sont-elles proportionnées ?
Cela ne signifie pas que le contexte de l’auteur soit inutile. Il compte. Mais il ne doit pas tenir lieu d’analyse. Le nom d’un auteur n’est pas un substitut à la lecture.
Pourquoi des lecteurs sérieux arrivent-ils à des jugements si différents ?
Parce que les lecteurs n’attendent pas la même chose d’un livre.
L’un cherche la rigueur académique. Un autre cherche une clarté pédagogique. Un troisième cherche une orientation spirituelle. Un quatrième attend de l’innovation intellectuelle. Il est donc normal que des hiérarchies différentes apparaissent.
De plus, les références qui marquent fortement certains lecteurs ne produisent pas le même effet sur d’autres. Certains se passionnent pour Ibn Taymiyya, d’autres pour al-Qaradawi, d’autres pour al-Ghazali, Sayyid Qutb ou des prédicateurs plus contemporains. Ce contraste ne vient pas uniquement de la qualité intrinsèque des auteurs ; il vient aussi de la formation du lecteur, de son horizon, de ses besoins, de son tempérament et de son milieu.
Former le goût intellectuel
La vraie question n’est donc pas seulement : « Quel auteur faut-il lire ? » La vraie question est aussi : « Comment devient-on capable de distinguer le bon de l’ordinaire, le solide du superficiel, le durable du simplement impressionnant ? »
Cette capacité n’est pas purement innée. Elle se forme avec l’exercice :
- par la fréquentation d’ouvrages variés ;
- par la comparaison entre auteurs et méthodes ;
- par l’apprentissage progressif des critères de qualité ;
- par l’habitude de repérer les forces et les limites d’un texte sans tomber dans l’idolâtrie ni dans le rejet global.
Dans les sciences du hadith, les anciens parlaient d’une véritable compétence critique permettant de distinguer le fiable du faible, comme un expert sait distinguer la bonne monnaie de la mauvaise. Cette compétence ne naît pas du confinement intellectuel, mais de l’expérience, de la fréquentation des textes et de la discipline du discernement.
Le niveau du lecteur compte aussi
Un même livre ne se laisse pas juger de la même manière selon que le lecteur débute, possède déjà une culture moyenne, ou travaille comme spécialiste.
Il faut donc distinguer :
- le livre de vulgarisation réussi ;
- le livre intermédiaire qui structure un champ ;
- le livre de spécialiste ;
- et, bien sûr, le faux livre savant, qui emprunte les apparences de la rigueur sans en avoir la substance.
Beaucoup d’injustices dans l’évaluation des livres viennent du fait qu’on juge un texte à partir d’attentes qui ne correspondent pas à son genre ni à son public.
Peut-on reconnaître les fautes sans annuler toute la valeur d’un auteur ?
Oui, et c’est même une marque de maturité.
Un auteur peut avoir des éclairs remarquables et aussi des erreurs importantes. Il peut écrire un ouvrage décisif sans que toute sa production soit de la même qualité. Il peut se tromper sur un point sans perdre toute valeur scientifique ou intellectuelle.
L’esprit juste ne transforme ni l’erreur en condamnation totale, ni la réussite en immunité permanente.
Conclusion
Comprendre pourquoi nos lectures et nos goûts divergent suppose donc de sortir de plusieurs simplismes : le prestige des noms, la guerre des étiquettes, le conformisme de groupe, l’illusion qu’un seul auteur suffirait à fonder à lui seul un champ du savoir.
Lire sérieusement, c’est apprendre à hiérarchiser, comparer, nuancer. C’est aussi accepter que la formation du jugement soit lente.
La question la plus utile n’est peut-être pas : « Qui faut-il admirer ? » mais plutôt : « Comment devenir un lecteur capable de juger avec plus de justesse ? »